Le film Grace de Monaco: l’histoire falsifiée !

Jean de Cars, spécialiste de la famille royale monégasque est scandalisé par le film qui a fait l’ouverture du festival de Cannes, selon lui caricatural et mensonger.

Dans le film, très attendu, qui avait fait l’ouverture du Festival de Cannes, tout est faux! Historiquement , politiquement, sociologiquement et humainement, il n’y a pas une scène ni une réplique qui soit conforme à la réalité ni même à la vraisemblance. C’est un monument d’inexactitudes, d’erreurs et de contre – vérités sur les évènements et les personnages, dont certains me furent proches. Et pourtant, le parti pris de choisir la crise franco-monégasque de 1962-1963 pouvait être intéressant à condition de respecter la chronologie, les usages de l’époque et les caractères des intervenants sans oublier d’expliquer la manière dont sont codifiées les relations franco – monégasques à cette période. Les auteurs présentent la star devenue princesse six ans après son mariage et montrent une jeune femme sans éducation, qui ignorerait les codes d’une des plus anciennes monarchies d’Europe, se sentirait manipulée et mal à l’aise. Avant d’être une immense vedette mondiale en seulement quelques films, Grace Kelly était une jeune fille bien élevée de la Côte est des Etats-Unis, intelligente, cultivée. Elle avait joué au théâtre, lisait les grands auteurs et à sa discipline personnelle, Hollywood avait ajouté un grand sens professionnel sans rien lui enlever de son charme ni de son humour. La princesse n’avait pas besoin d’une femme de chambre ou d’un chambellan pour se tenir dans le monde. Elle avait de la classe alors qu’on nous la défigure comme si elle débarquait du Far – West un siècle plus tôt. Nicole Kidman est figée, Grace de Monaco était remarquablement vivante et lorsqu’elle entrait dans une pièce, il se passait quelque chose. Elle était une lumière. En trois mois, Grace avait appris le français qu’elle parlait fort bien avec un délicieux accent. En quelques semaines, elle avait tout su de l ‘ histoire de la Principauté et avec elle, une indispensable présence féminine avait animé le Palais qui en manquait depuis longtemps. Elle était une maîtresse de maison avisée, une épouse, bientôt une mère (de deux enfants à l’époque) et une collaboratrice de grande valeur pour le Prince Rainier III qui m’a lui même confirmé: «Nous formions une bonne équipe». Monaco et leurs enfants ont grandi ensemble.

Les auteurs laissent voir un souverain dépassé, sans autorité ni énergie. Si Monaco lui doit sa survie et son rayonnement, c’est justement parce qu’il était tout le contraire ; il suffit de se souvenir dans quel était se trouvait le Rocher en 1949, lorsqu’il succéda à son grand-père, le Prince Louis II, au printemps 1949.

Le scénario mélange deux situations qui n’ont aucun rapport entre elles.

Si Alfred Hitchcock, toujours malicieux et que Grace vénérait, lui a bien proposé le rôle titre de son prochain film «Marnie», si Rainier ne s’y est pas opposé -ce tournage devant se dérouler pendant les vacances d’été -, la princesse hésita pour d’évidentes raisons mais c’est la réaction, sincère affolée et attristée des Monégasques qui lui firent renoncer à reprendre sa carrière d’actrice. La population s’inquiéta de ne plus revoir celle qui avait tant apporté à la Principauté, qui était unanimement aimée et respectée. Cette déclaration populaire d’amour l’a beaucoup émue et c’est évidemment avec regret qu’elle ne donna pas suite mais elle sut faire passer son devoir d ‘Etat avant son ancien métier. Signalons aux auteurs que le maître du suspense n’est jamais venu à Monaco à ce moment, contrairement à une séquence inventée. L’autre contexte est la colère du général de Gaulle contre les exemptions fiscales dont bénéficiaient des citoyens français résidant à Monaco. C’était exact mais le motif réel de cette tension fut, comme me l’a dit précisé le prince, le dépôt de fonds par des Pieds-Noirs qui venaient de quitter l ‘Algérie (dans les conditions tragiques que l’on sait) dans des banques monégasques à la demande, verbale et pressante, des autorités françaises. De Gaulle n’avait pas été informé de cet accord et comme il n’y en avait aucune trace écrite, il se crut berné. D’où le «blocus», ridicule, mais qui ne fut pas, loin de là, une nouvelle crise de Berlin…Cette partie du film est particulièrement incompréhensible et réductrice pour le public qui n’est pas informé.

De même, le scénario présente la princesse Antoinette, soeur de Rainier, et son mari, Jean-Charles Rey, très apprécié Président du Conseil National (le Parlement) comme des conspirateurs infâmes à la solde de la République française . S’il eut des affrontements de forme entre Rainier et son beau-frère, deux hommes remarquables et aux forts tempéraments, jamais leurs divergences ne sombrèrent dans la tragédie shakespearienne. Ces assertions sont particulièrement scandaleuses et désobligeantes. Rainier était un bâtisseur, un patron, un souverain énergique (et fort drôle!) qui, épaulé par Grace, fit face à la crise, comme ses ancêtres avaient affronté d’autres dangers, de Charles Quint à la Terreur venue de France et résisté aux appétits déplacés d’Aristote Onassis. La princesse devint encore plus Monégasque et défendit son pays d’adoption qu’elle aimait et connaissait.

Le film, largement tourné en Belgique et en Italie, laisse croire que le couple princier erre dans un palais vide sans s’y retrouver, une sorte de Versailles après la Révolution alors que la princesse, femme de goût, avait fait remeubler et décorer de ravissants appartements privés. Dans ce pensum, long et ennuyeux, le sommet du ridicule et du grotesque est atteint avec la séquence finale, carrément surréaliste, de la supposée venue du Général de Gaulle au Casino de Monte-Carlo, à l’issue de la crise. Un Président de la République (dans le Casino et non au Palais!) que personne ne salue, qui reste debout pendant un discours de Grace et à qui le Secrétaire d’Etat américain Robert Mac Namara donne une tape sur l’épaule en lui disant «Alors, Charles!». Ahurissant!

Ce délire est inadmissible et gâche un sujet qui aurait pu être passionnant et attachant si la vie de la princesse avait été intelligemment relatée et sa vraie personnalité étudiée. Les auteurs prétendent qu’il s’agit d’une fiction «inspirée de faits réels» et le réalisateur ose dire qu’ il fait «oeuvre d’artiste» et non d’historien. Il ne réussit ni l’un ni l’autre! Alexandre Dumas Père assurait qu’on «peut violer l’Histoire à condition de lui faire une enfant».C’est loin d’être le cas. Et il est grave que la puissance évocatrice du cinéma serve de référence au travestissement honteux d’une histoire exceptionnelle, romanesque mais réelle.

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